Les Crocodiles ne pensent pas
Éditions Almora, Paris, 320 pages, 2007, ISBN 9782351180136

  

Extrait

Chapitre 2

Comment une recherche spirituelle a-t-elle pu intégrer l'érotisme dans son corpus ?

L'érotisme est ésotérique, sinon c'est de la pornographie.
Les éléments érotiques concrétisent une intuition. Quand la sensibilité corporelle est débarrassée de l'avidité, de la compulsion, elle devient une ouverture extraordinaire sur le monde, et même plus : sur la tranquillité.
À travers les sens, on peut retrouver le divin. L'intellect provoque toujours un éloignement.
De ce fait, les différentes formes de Yoga visent finalement à atténuer l'activité mentale, conséquemment la sensorialité retrouve sa place. À travers la musique, la poésie, l'amour, émerge l'essence des choses ; toute réflexion ou étude vous éconduit.
La vie est sensorielle, il n'y a rien à penser dans la vie : seulement sentir, goûter, toucher.

En jouant un peu sur les mots, le désir devient-il une voie d'accès au
non-désir ?

Oui. Le fait de laisser vivre totalement le désir induit une purification du désir. Quand vous ressentez sensoriellement le désir, vous allez vous apercevoir que ce que vous désirez, c'est le non-désir et non pas l'objet du désir.
L'homme ou la femme qui vous a rendu totalement heureux peut vous laisser six mois plus tard totalement indifférent, de même pour la voiture ou la décoration qui vous a satisfait. Que vous prôniez tel ou tel objet, il ne contient pas pour autant ce qui est vraiment recherché.
Vient un moment dans la vie où se pose la question : « où se trouve véritablement la satisfaction ? »
Sous forme de constatation, une interrogation non-mentale éclôt et le désir prend un autre cap, une toute autre signification.
Tant que le désir sexuel s'apparente à une tension qui cherche à se libérer, cela reste au niveau de la pornographie. Mais quand le désir s'est affiné, en devenant une offrande, le désir sexuel n'est plus un désir sexuel, il se transforme en une célébration de la joie d'être. À ce moment-là, l'érotisme peut prendre son envol, tout ce que vous voyez dans la sculpture de l'Inde trouve vraiment son sens.
L'érotisme n'est pas un moyen mais l'aboutissement d'une sensibilité.

Les relations amoureuses dans le cadre du tantrisme ne favorisent-elles pas l'épanouissement de la sensibilité ?

Quand cette sensibilité se déploie, l'activité érotique orchestrée de manière très sensible peut encore approfondir votre « nudité », votre ouverture, mais cela demande d'être déjà très orienté.
Dans un premier temps, l'activité érotique est célébration de la joie. Vous offrez votre corporalité.
C'est un échange : l'homme offre sa virilité à la femme et la femme le lui rend d'une autre manière, la femme offre son corps à l'homme qui le lui rend transformé.
Quand une très grande intimité avec ces éléments s'installe, d'autres possibilités apparaissent et vont encore approfondir cette ouverture.

Pourriez-vous préciser ces éléments ?

C'est ce qui a été popularisé dans les rituels tantriques. Mais cela suit l'installation d'une très grande sensibilité, où tous les organes des sens, tous les récepteurs qui forment le corps subtil ont été totalement libérés de l'avidité. Sinon cela reste superficiel. Le corps humain intègre tous les aspects de la création. Dans l'instant d'ouverture, le corps s'exprime dans la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse, la souplesse, la raideur, l'activité, la passivité, la masculinité, la féminité, l'androginité. Être serpent, ours ou poisson, s'exprimer comme un mongolien ; avec raffinement, vulgarité, autorité ou soumission ; comme un bambou, un chêne ou un cristal. Toutes les possibilités sensorielles vont et viennent, tout cela apparaît dans notre silence.
Les différentes poses vulgarisées par la statuaire et les miniatures dites tantriques pointent vers ces possibilités. Souvent, la gestuelle n'est pas à prendre à la lettre, car elle représente plus des états d'esprit libres de conditionnement que des positions corporelles adaptées à la physiologie humaine. Vous pouvez très bien rester très restreint dans votre extériorisation et approfondir votre intimité sensorielle. Souvent, l'essai de telle ou telle pose acrobatique, ou l'apprentissage de tel rythme respiratoire rituel, vous maintiennent à la surface ; vous vous efforcez d'essayer, d'arriver à quelque chose, d'encore vous projeter dans un devenir.
Vous n'écrirez pas de livre pour décrire « vos expériences ». La discrétion et la simplicité restent toujours de mise dans ce domaine.
Mon maître, qui a été initié au Cachemire à ces approches, et qui dans l'intimité était très prolixe, spécifique et technique sur le sujet, a toujours dans ses entretiens publics ou ses livres balayé les rituels tantriques avec force. Pourtant, rien de ce sujet ne lui était inconnu. Il suffisait d'entrer dans sa chambre pour observer combien les objets dont il s'entourait étaient liés à la démarche tantrique.

Le mot « érotisme » représente-t-il l'art d'Éros dans son plein sens ?

Dans un acte d'amour, lorsque l'on dispose d'une corporalité préparée par le Yoga ou par une autre approche adaptée, à un moment donné se produit une totale unité.
Quand vous fermez les yeux, il n'y a pas deux corps, quand vous touchez une épaule avec votre main, que vous léchez un pied, quand vous goûtez tel ou tel suc de votre partenaire, visuellement deux parties du corps se frôlent, tout en ressentant la non-séparation.
Lorsque le souffle prend son élan, un échange s'instaure entre les partenaires, l'homme offre son souffle à la femme et, si elle a également été initiée à cet art, elle offre son souffle dans celui de l'homme. À un moment donné, ces souffles s'unissent pour ne plus en former qu'un. Dans cette ouverture, parfois le souffle s'arrête après l'expiration. Vous voyez dans les yeux de votre partenaire ce que l'on ne peut voir, il y a union. Dans cette intimité, il n'y a également qu'un inspire, création de la vie. Voilà le rituel tantrique. Ce vécu se transpose dans l'audition, l'olfaction...
Quelle merveille d'être un dans l'écoute, le regard, le senti, avec deux corps comme apparence ; cela amène une très grande purification. C'est un art, or, pour apprendre un art, les éléments de base se fondent sur l'humilité.
Pour cela, quittez toute prétention à savoir quoi que ce soit, parce que l'on ne peut rien savoir sur un corps humain, on ne peut qu'y être ouvert. Abandonnez toute prétention à faire quoi que ce soit, à sentir et même rechercher quoi que ce soit. Cela transforme cette rencontre en pure découverte, qui vous libère de vos références : de comparer, de chercher ce qui convient ou ne convient pas, d'utiliser la mémoire schématique.
Dans cette non-connaissance, la magie peut s'imposer. Quand vous voulez arriver à quelque chose ou faire arriver votre partenaire à quelque chose, cela correspond toujours à un schéma.
Sur ce plan-là, un rituel tantrique est encore présent cinq jours après, vous ne ressentez pas le besoin de refaire l'amour le lendemain matin, parce que vous êtes encore complètement dans cette vibration. Si effectivement ce besoin se représente, c'est que le rapport était très superficiel. Cela n'excluant pas des prolongations, mais sans besoin.

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Dominique Decavel

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