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  • Les Crocodiles ne pensent pas

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    REFLETS DE LA VIE
     

    J'ai appris hier que le son avait une odeur et que les couleurs avaient un goût. Qu'en pensez-vous ?
    C'est vrai. Fondamentalement, il y a énergie. Selon les mouvements des sens, elle se perçoit comme couleur, comme son, comme goût et comme odeur. C'est uniquement la structure de notre cerveau qui nous la fait décoder de telle ou telle façon. Une autre structure, un autre cerveau décode tout à fait autrement. Un animal ne perçoit pas les sons et les couleurs comme nous. Chaque structure décode les vibrations à sa manière. Ce que l'on appelle le monde est uniquement un décodage de vibrations. Une autre structure vit dans un autre monde. Les autres mondes ne sont pas à l'extérieur. Quand vous ne mettez pas l'accent sur le décodage ou le fonctionnement schématique, vous voyez le monde d'une manière complètement différente. La transparence, la plasticité, la sensibilité éloignent les schémas du monde. Les schémas sont surimposés aux vibrations. On met l'accent sur le décodage plutôt que sur la lumière et on se limite ainsi. La perception est toujours conditionnée.
    Plusieurs personnes me demandent de leur dire les couleurs que je vois quand elles sont avec moi. Mais cela ne veut rien dire.
    Cela veut dire quelque chose.
    Pourtant les références sont différentes pour chacun ?
    Bien sûr. Vous laissez la perception vivre en vous et vous voyez qu'il n'y a pas de mystère.
    Vous avez dit que la pulsion sexuelle des hommes était moins forte que celle des femmes. Pourtant, ce sont les hommes qui commettent les viols et les abus sexuels. N'est-ce pas parce que leurs pulsions sexuelles sont plus impératives ?
    Quand vous aimez quelqu'un, les abus auxquels vous faites référence ne sont pas très stimulants.
    Ne s'agit-il pas davantage d'une relation de pouvoir, à ce moment-là, que d'une pulsion sexuelle ?
    C'est un manque de sensibilité. Avoir besoin de dominer pour éprouver une satisfaction sexuelle est un signe que la structure corporelle manque de sensibilité.
    Face aux viols, je me donnais comme explication que cette pulsion plus impérative chez les hommes était peut-être programmée pour la survie de l'espèce. Qu'en pensez-vous ?
    Dans un rapport sexuel, l'homme devient femme et la femme, homme. Toutes les expressions sexuelles deviennent très souples. Si vous ne prétendez rien, toutes les possibilités peuvent s'actualiser. L'homme qui viole est très malheureux et il ne voit pas d'autre moyen d'avoir du plaisir. Il manque d'orientation. Une sexualité forte ne peut jamais s'exprimer comme cela. Profondément, ce qui satisfait un homme, c'est de transmettre une satisfaction. Le viol ne répond pas à cela. L'accent est mal placé.
    On dit d'ailleurs que les violeurs ne ressentent jamais de satisfaction, que c'est uniquement une question de pouvoir sur l'autre. Est-ce votre avis ?
    Dans un organisme déséquilibré, le pouvoir peut être ressenti comme une forme de plaisir.
    Peut-on parler de plaisir génital plutôt que sexuel ?
    Quand la corporalité est approchée comme un fragment, l'énergie ne peut pas couler. Tant que la sexualité sera séparée des autres expressions de la vie, il y aura toujours un problème, une opacité. Cette opacité n'est pas liée à telle ou telle région du corps. La région du sexe n'est pas plus sensible que le cou ou l'oreille. C'est uniquement un manque d'orientation qui amène à croire que les rapports sexuels consistent en la rencontre de deux sexes. C'est une sexualité de bazar. Le rapport sexuel est autant dans le regard, dans le geste, dans la sensibilité olfactive que dans le souffle. Le sexe est une fraction parmi tant d'autres et pas la plus importante. Quand vous envahissez votre partenaire par le souffle, c'est plus ébranlant que quand vous l'envahissez avec un sexe. Les sexe est une partie qui est tout à fait justifiée, mais c'est un fragment. Pour la procréation, c'est tout à fait différent. Le rapport sexuel pour procréer attache au monde alors que le rapport pour la joie libère.

    Vous amenez le partenaire à se donner à toute la corporalité sensibilisée. Si le partenaire se fixe sur une localisation, vous l'amenez à la sensibilité globale du corps. Quand il y a désir, l'énergie se canalise dans quelques fractions du corps. Le désir empêche la liberté de s'exprimer. C'est uniquement dans une sensibilité développée que l'énergie est multidimentionnelle.

    Quand le souffle est libéré, l'énergie fondamentale se libère et la corporalité est alors ouverture. Ce qui libère l'énergie, c'est le souffle, et ce qui libère le souffle, c'est une sensibilité corporelle globale. Tous les rituels du nord de l'Inde, du Cachemire, visent à libérer le souffle, qui canalise l'énergie. Le souffle est l'élément fondamental. Tout est dans le souffle, c'est la clé de la vibration. Quand vous placez votre souffle dans un arbre, vous êtes sensible au rythme de l'arbre. Quand vous le placez dans un autre être humain, vous êtes sensible à cet être. C'est ce que fait un guérisseur. C'est ce que fait un animal : quand il saute sur un autre animal, son souffle précède toujours son corps. L'animal est déjà plaqué au sol avant que le physique de l'autre animal ne le touche. L'animal le fait naturellement. Observez le chat quand il monte sur une chaise pour atteindre ce qu'il cherche, observez le va-et-vient du corps subtil. Tout le rituel ne peut éclore vraiment que lorsqu'il y a cette profonde sensibilité. Tous les instruments rituels, toutes les sonorités, toutes les formes qu'on vénère sont toujours imbibées de souffle. Une statue qui n'est pas habitée par le souffle est un son mort. Un son qui n'est pas habité par le souffle est un son mort. C'est pourquoi, au musée, vous pouvez voir de très belles statues qui sont mortes ; le souffle n'y vit plus. C'est votre devoir de les réhabiliter, de les réveiller. Vous sentirez la différence même visuellement.
    Vous utilisez donc le prana ?
    On n'utilise pas le prana, mais une sensibilité en éveil devient sensibilité aux modalités des énergies subtiles.


  • Le yoga de la non-dualité

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    Château de Charbonnières, 1992.

    Quel est le rôle du yoga ?


    Aucun rôle !
    N'est-il pas utilisé au Cachemire ?
    Certainement pas « utilisé ». Vouloir utiliser les choses fait partie de la démarche progressive. Le yoga, la médecine, la peinture, la sculpture, l'art de la guerre, tous les arts qui construisent maintiennent ou détruisent les facettes de la vie, favorisent une possible expression du pressentiment d'être. Le yoga parle du corps. Le corps peut se trouver dans un état de très grande débilité, et pourtant le sentiment « d'être » est toujours là. En fait l'inclination à la pratique du yoga doit être considérée tout au plus comme un signe « auspicieux ». Pour la plupart, l'expression de la compréhension se trouve dans la vie quotidienne, dans les occasions les plus ordinaires. L'art du yoga, dans la tradition shivaïte du Cachemire, est en fait l'art d'écouter. Ecouter les différentes modifications psycho-sensorielles dans le corps lors des diverses situations de la vie quotidienne. Cette écoute qui ne juge, ni n'intervevint, permettra petit à petit à la réactivité constante du corps de s'atténuer. Les différents mouvements de la sensibilité quittant leurs caractéristiques d'agitation seront ressentis de plus en plus sous forme rythmique. La corporalité grossière ou subtile n'est que vibration. L'écoute « non impliquée » de ces différents rythmes amène tôt ou tard leur résorption dans leur origine, silence conscient. « Des tourbillons de qualités comme des sons et des lumières surnaturelles sont perçus par le coeur. Qu'on n'y mette pas l'accent et qu'on pénètre dans le suprême séjour à l'aide de son propre coeur. C'est ce qui coupe les liens du devenir. » Lakshmikaulanarva Tantra.
    L'abdication totale dans le silence permet de quitter les réseaux fractionnels de notre corps, positifs et négatifs, dans lesquels circulent généralement les énergies. Dans ces moments de silence et de « non-utilisation » des réseaux schématiques du corps, fuse, libre de toute intention, l'énergie qui est pure expression du silence sur le plan phénoménal. Cette célébration, cette offrande de la dualité dans le coeur trouve son expression la plus subtile dans le rite dupranayama. Les souffles inspirés et expirés, après avoir rempli leur fonction d'éveilleur et de purificateur, sont offerts en oblation dans le repos qui les suit. Le vide après l'expiration, vécu en unité, est l'espace d'où jaillit l'énergie enfin libre de percuter sans obstacle la cérébralité.
    « Quand le souffle vital abandonne les passages de droite et de gauche et suit la voie ascendante, ce mouvement détermine ainsi la fonte de toute la dualité comme celle du beurre congelé et donne naissance à l'unité. Telle est la fonction du souffle ascendant, udana, qui correspond au quatrième état. » Abhinavagupta, Ishvarapratyabhijnavimarshini

    Le yoga, la pose peuvent-ils jouer le rôle de révélateur ?
    Oui, révélateur de ce qui est antérieur à cette révélation. Retrouver consciemment ce qui était voilé en nous.
    « Rien de nouveau n'est obtenu, pas plus que n'est rendu lumineux ce qui ne l'était pas ; est seulement bannie la conception erronée qui considère ce qui est lumineux comme non lumineux. » Abhinavagupta, Ishvarapratyabhijnavimarshini
    Au sens classique, le yoga est l'art de mourir à soi-même. De nos jours, il est plus souvent interprété comme une technique de mieux-vivre. Atténuer un noeud pour favoriser la réceptivité peut être, dans certains cas, justifiable. Chercher à tout prix, au moyen d'une discipline, à effacer tous les antagonismes du corps et du mental n'est que violence. Seule une prise de conscience sans volition aucune peut vraiment libérer une tension et non une intervention arbitraire nourrie d'intention. En Inde, de nombreuses personnes passent deux ou trois heures au nettoyage quotidien de tous leurs orifices et organes accessibles afin de se purifier avant d'entreprendre leurs exercices rituels. Cela les maintient en excellente santé. Et alors ? Quand le rouleau compresseur arrive, il ne fait aucune différence entre un corps en bonne santé ou un autre complètement débilité. Cela, bien sûr, ne veut pas dire que tous ces nettoyages sont sans aucune valeur, s'ils sont utilisés à bon escient, avec modération. L'art de célébrer notre véritable nature par une attitude corporelle rituelle, asana, est très peu connu. Souvent, en Occident et même en Inde de nos jours, la pratique des poses se réduit à une gymnastique plus ou moins intelligente. On essaye d'imposer au corps un schéma extérieur, arbitraire, en pensant ainsi le purifier. Cette attitude démocratique, qui consiste à s'imaginer pouvoir aller du moins vers le plus, n'est en fait que violence, sécurisation, et reste toujours dans le domaine de la mémoire, du déjà connu. L'art du Cachemire, au contraire, reconnaît l'antériorité de l'archétype sur le corps. Il ne s'agit donc pas « d'arriver à faire », d'arriver à tenir telle ou telle pose dans un domaine relatif, mais bien de se rendre compte de toutes les limitations et blocages, du manque de sensibilité qui nous habite et masque notre réelle corporalité. Une pose ouvre une porte sur des niveaux de perception plus aiguisés où il devient possible de pressentir clairement certaines expressions subtiles de la conscience. « Par la voie des organes le yogi appréhende les jouissances du monde sensible et par cette même voie il déverse son coeur, remplissant ainsi le triple monde d'une pulsation consciente. » Maheshvarananda, Mahartamanjari Ainsi, avant d'aborder la pose classique, on passera d'abord par de multiples demi-poses et quart de poses. La créativité du moment, se canalisant dans des gestes traditionnels, entraînera un « vidage » approfondi de toutes les articulations, de toutes les défenses, jusqu'à ce que la transparence naturelle du corps soit de nouveau retrouvée. « Qu'on évoque l'espace vide en son propre corps, dans toutes les directions à la fois. » Vijnana Bhairava Tantra. Du point de vue de cette transparence, le corps subtil, corps d'énergie libre du schéma corporel, sera pressenti dans sa gloire. Ce corps subtil, vibration réceptive, totalement un avec son environnement, va d'abord, sans la participation du corps physique, prendre la pose demandée. Cette prise de l'asana par le seul corps vibrant est un art d'une grande finesse et demande une totale abdication de toute volonté de faire. Plusieurs allers et retours seront souvent nécessaires pour consumer la mémoire des différentes défenses associées à ce mouvement. Lorsque la pose subtile pourra être maintenue clairement, sans référence à la corporalité, alors seulement le corps physique, enveloppé de cette vibration en éveil, pourra à son tour se glisser dans la posture. La corporalité libre de réaction pourra ainsi s'immerger dans l'archétype, ouverture multidimensionnelle. Le corps dans ses modalités physiques et subtiles deviendra alors offrande à notre véritable nature. « Le corps à forme subtile, à forme grossière que tous les êtres consacrent « sujet » est l'oblation que le grand yogi verse dans le feu de la conscience. » Kshermaraja, Shivasutravimarshini La pose se dessine donc dans un corps complètement vacant. La vacuité se maintiendra, s'étalera dans la pose avec l'aide d'un souffle éveilleur. Le retour vers le point de départ du mouvement, moment crucial, se fait également dans cette détente. Alors seulement les énergies libérées par la vacuité pourront s'intégrer consciemment dans notre ouverture. Leur jaillissement, quand la verticalité de départ a été réintégrée, leur explosion et leur résorption consciente, est en fait le moment le plus important. C'est cette montée d'énergie qui libérera le corps et le psychisme de ses limitations, et non pas la pose elle-même. Quand toute trace de la pose sera totalement effacée et que la transparence naturelle en aura résorbé toute les résonnances, la possibilité d'aborder une autre pose pourra se présenter. « Contemple cette conscience sise dans le corps et qui fulgure comme le feu de la conflagration finale. C'est là que l'amoncellement des catégories est consommé, là qu'elles vont toutes à leur dissolution. » Viravali Cette approche qui met autant l'accent sur les moments entre les poses que sur les poses elles-mêmes, ne permet pas de se perdre dans la pratique physiologique de séries qui s'enchaînent presque rythmiquement comme l'enseignent certaines « écoles de yoga ». Se donner intimement à une pose requiert une grande attention. Quand on a vidé les résistances et que le corps dans sa totalité se trouve dans la posture voulue, les différents modes de l'énergie propres à cette pose vont se mettre à vibrer, un peu comme le va-et-vient des marées. Cet éveil de la vibration qui va passer par de multiples degrés de transformation demande un certain temps pour s'actualiser totalement. Chaque pose a son temps propre, nécessaire à son accomplissement. Limitons-nous aujourd'hui à souligner l'importance, quand, bien sûr, le corps est prêt pour cela, de rester suffisamment longtemps dans les poses pour que les aspects tamasiques, rajasiques et même sattviques se résorbent dans l'écoute. Il en sera de même lors du retour à la verticalité. Certains adeptes passent presque autant de temps à laisser vivre en eux les prolongations énergétiques des poses jusqu'à leur totale résorption, que dans la pose elle-même. Le corps, vidé de toute limitation, sera alors disponible pour le rite du pranayama ou pour la méditation dans le vrai sens du terme : ouverture dans l'Ouverture sans rien d'objectif à appréhender.

    Chapitre IV


  • Le sacre du dragon vert

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    Chapitre 2

    Comment une recherche spirituelle a-t-elle pu intégrer l'érotisme dans son corpus ?
    L'érotisme est ésotérique, sinon c'est de la pornographie. Les éléments érotiques concrétisent une intuition. Quand la sensibilité corporelle est débarrassée de l'avidité, de la compulsion, elle devient une ouverture extraordinaire sur le monde, et même plus : sur la tranquillité. À travers les sens, on peut retrouver le divin. L'intellect provoque toujours un éloignement. De ce fait, les différentes formes de Yoga visent finalement à atténuer l'activité mentale, conséquemment la sensorialité retrouve sa place. À travers la musique, la poésie, l'amour, émerge l'essence des choses ; toute réflexion ou étude vous éconduit. La vie est sensorielle, il n'y a rien à penser dans la vie : seulement sentir, goûter, toucher.
    En jouant un peu sur les mots, le désir devient-il une voie d'accès au non-désir ?
    Oui. Le fait de laisser vivre totalement le désir induit une purification du désir. Quand vous ressentez sensoriellement le désir, vous allez vous apercevoir que ce que vous désirez, c'est le non-désir et non pas l'objet du désir. L'homme ou la femme qui vous a rendu totalement heureux peut vous laisser six mois plus tard totalement indifférent, de même pour la voiture ou la décoration qui vous a satisfait. Que vous prôniez tel ou tel objet, il ne contient pas pour autant ce qui est vraiment recherché. Vient un moment dans la vie où se pose la question : « où se trouve véritablement la satisfaction ? » Sous forme de constatation, une interrogation non-mentale éclôt et le désir prend un autre cap, une toute autre signification. Tant que le désir sexuel s'apparente à une tension qui cherche à se libérer, cela reste au niveau de la pornographie. Mais quand le désir s'est affiné, en devenant une offrande, le désir sexuel n'est plus un désir sexuel, il se transforme en une célébration de la joie d'être. À ce moment-là, l'érotisme peut prendre son envol, tout ce que vous voyez dans la sculpture de l'Inde trouve vraiment son sens. L'érotisme n'est pas un moyen mais l'aboutissement d'une sensibilité.
    Les relations amoureuses dans le cadre du tantrisme ne favorisent-elles pas l'épanouissement de la sensibilité ?
    Quand cette sensibilité se déploie, l'activité érotique orchestrée de manière très sensible peut encore approfondir votre « nudité », votre ouverture, mais cela demande d'être déjà très orienté. Dans un premier temps, l'activité érotique est célébration de la joie. Vous offrez votre corporalité. C'est un échange : l'homme offre sa virilité à la femme et la femme le lui rend d'une autre manière, la femme offre son corps à l'homme qui le lui rend transformé. Quand une très grande intimité avec ces éléments s'installe, d'autres possibilités apparaissent et vont encore approfondir cette ouverture.
    Pourriez-vous préciser ces éléments ?
    C'est ce qui a été popularisé dans les rituels tantriques. Mais cela suit l'installation d'une très grande sensibilité, où tous les organes des sens, tous les récepteurs qui forment le corps subtil ont été totalement libérés de l'avidité. Sinon cela reste superficiel. Le corps humain intègre tous les aspects de la création. Dans l'instant d'ouverture, le corps s'exprime dans la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse, la souplesse, la raideur, l'activité, la passivité, la masculinité, la féminité, l'androginité. Être serpent, ours ou poisson, s'exprimer comme un mongolien ; avec raffinement, vulgarité, autorité ou soumission ; comme un bambou, un chêne ou un cristal. Toutes les possibilités sensorielles vont et viennent, tout cela apparaît dans notre silence. Les différentes poses vulgarisées par la statuaire et les miniatures dites tantriques pointent vers ces possibilités. Souvent, la gestuelle n'est pas à prendre à la lettre, car elle représente plus des états d'esprit libres de conditionnement que des positions corporelles adaptées à la physiologie humaine. Vous pouvez très bien rester très restreint dans votre extériorisation et approfondir votre intimité sensorielle. Souvent, l'essai de telle ou telle pose acrobatique, ou l'apprentissage de tel rythme respiratoire rituel, vous maintiennent à la surface ; vous vous efforcez d'essayer, d'arriver à quelque chose, d'encore vous projeter dans un devenir. Vous n'écrirez pas de livre pour décrire « vos expériences ». La discrétion et la simplicité restent toujours de mise dans ce domaine. Mon maître, qui a été initié au Cachemire à ces approches, et qui dans l'intimité était très prolixe, spécifique et technique sur le sujet, a toujours dans ses entretiens publics ou ses livres balayé les rituels tantriques avec force. Pourtant, rien de ce sujet ne lui était inconnu. Il suffisait d'entrer dans sa chambre pour observer combien les objets dont il s'entourait étaient liés à la démarche tantrique.
    Le mot « érotisme » représente-t-il l'art d'Éros dans son plein sens ?
    Dans un acte d'amour, lorsque l'on dispose d'une corporalité préparée par le Yoga ou par une autre approche adaptée, à un moment donné se produit une totale unité. Quand vous fermez les yeux, il n'y a pas deux corps, quand vous touchez une épaule avec votre main, que vous léchez un pied, quand vous goûtez tel ou tel suc de votre partenaire, visuellement deux parties du corps se frôlent, tout en ressentant la non-séparation. Lorsque le souffle prend son élan, un échange s'instaure entre les partenaires, l'homme offre son souffle à la femme et, si elle a également été initiée à cet art, elle offre son souffle dans celui de l'homme. À un moment donné, ces souffles s'unissent pour ne plus en former qu'un. Dans cette ouverture, parfois le souffle s'arrête après l'expiration. Vous voyez dans les yeux de votre partenaire ce que l'on ne peut voir, il y a union. Dans cette intimité, il n'y a également qu'un inspire, création de la vie. Voilà le rituel tantrique. Ce vécu se transpose dans l'audition, l'olfaction... Quelle merveille d'être un dans l'écoute, le regard, le senti, avec deux corps comme apparence ; cela amène une très grande purification. C'est un art, or, pour apprendre un art, les éléments de base se fondent sur l'humilité. Pour cela, quittez toute prétention à savoir quoi que ce soit, parce que l'on ne peut rien savoir sur un corps humain, on ne peut qu'y être ouvert. Abandonnez toute prétention à faire quoi que ce soit, à sentir et même rechercher quoi que ce soit. Cela transforme cette rencontre en pure découverte, qui vous libère de vos références : de comparer, de chercher ce qui convient ou ne convient pas, d'utiliser la mémoire schématique. Dans cette non-connaissance, la magie peut s'imposer. Quand vous voulez arriver à quelque chose ou faire arriver votre partenaire à quelque chose, cela correspond toujours à un schéma. Sur ce plan-là, un rituel tantrique est encore présent cinq jours après, vous ne ressentez pas le besoin de refaire l'amour le lendemain matin, parce que vous êtes encore complètement dans cette vibration. Si effectivement ce besoin se représente, c'est que le rapport était très superficiel. Cela n'excluant pas des prolongations, mais sans besoin.



  • Le seul désir

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    La personne ne peut pas aimer

    Bienheureux Henri Suso
    Le plus utile est que l'homme sorte de lui-même, avec patience envers lui-même, dans l'abandon de Dieu, et qu'il laisse Dieu pour Dieu.

    On ne peut être présent à la beauté et à l'harmonie qui tissent l'existence que lorsque l'on se perçoit sans projet, sans dynamisme. Dans une intention, on est toujours en train d'« essayer », en train de se battre, de se défendre, de devenir quelqu'un ou quelque chose, et l'on passe à côté du merveilleux de la vie. La souffrance psychologique empêche de se réjouir de la beauté. L'espace où vibrer avec la beauté ne se trouve que dans une disponibilité sans direction.
    Dans un dynamisme psychologique, il n'y a pas de place pour la beauté ; il n'y a que combat, amertume, regret, échec, espoir -- une vie misérable ! L'absence de dynamisme n'est donc pas une négation des valeurs essentielles de la vie. C'est au contraire une disponibilité vis-à-vis d'elles.
    Comment aider quelqu'un qui est dans cette souffrance psychologique à basculer dans l'autre attitude ?
    D'abord, arrêter d'avoir la prétention d'aider quiconque ! Respecter ce qui se présente. Quand quelqu'un a certaines difficultés, il faut d'abord l'écouter, c'est-à-dire respecter aussi ses difficultés. Comment est-ce que je sais que cette personne a besoin de ces difficultés ? Parce qu'elle les a. Ce qui ne signifie pas que cela doive perdurer...
    La première chose est donc de cesser de se sentir responsable d'un quelconque entourage. On accompagne l'entourage, on n'est pas là pour le changer. Il y aura peut-être changement, parce que c'est la nature de la vie. Mais on n'a pas à prétendre être celui qui crée le changement -- c'est une forme de mégalomanie. On ne peut rien pour personne. Tout ce que l'on peut faire, c'est voir nos propres restrictions, nos affirmations, notre suffisance. Plus on s'en libère, plus on entre en résonance avec l'entourage. Plus vous êtes tranquille, plus les gens agités autour de vous se tranquillisent. Plus vous êtes dans l'agitation et la tristesse, plus vous rendez agités et tristes les gens autour de vous.
    On est présent à ses propres limites, non à celles de l'entourage. C'est la seule aide possible. Quand je suis avec quelqu'un qui vit dans la peur, je n'ai pas à être présent à sa peur mais à la mienne. Quand je me rends compte que la peur habite en moi, que je n'ai pas peur mais que je sens la peur, cette attitude n'est pas exclusivement dans mon corps. Elle est dans tout l'espace. Par mimétisme, la personne qui a peur peut vibrer de cette disponibilité. Mais si j'essaie d'être présent à la peur de l'autre alors que j'ai encore des peurs, c'est une forme d'agitation mentale.
    Accompagner. On est avec quelqu'un qui vit un état difficile ? On est présent. Ce n'est pas à moi de décider ce qui est mieux pour cette personne. Elle vit, elle meurt, et moi je suis présent, disponible, et par résonance je fais ceci ou cela. Je ne fais pas « le mieux », parce que je n'ai aucune notion de ce qui serait mieux. Quelqu'un de plus brillant que moi agirait plus brillamment, quelqu?un de plus stupide agirait plus stupidement. Puis-je être différent de ce que je suis ? Non. Donc, je fonctionne avec ma capacité. Facilité de vivre...
    Je ne prétends pas avoir des capacités que je n'ai pas. Je fonctionne dans la situation à mon propre niveau, qui est le niveau ultime pour moi. L'assumer clairement. Les gens guérissent, les gens ne guérissent pas, les gens vivent, les gens meurent. Je ne suis pas l'ordinateur du monde. Je suis disponible. J'accompagne ce qui est là. Cette disponibilité vibre dans l'entourage. Quelqu?un qui vit un conflit difficile a besoin de cette disponibilité, non de conseils. Quand la personne sent qu'on n'est pas le moins du monde partie prenante dans son conflit, cela peut l'aider à se rendre compte qu'elle non plus n'est pas en conflit, mais qu'elle sent des conflits. Elle a des conflits sur tel ou tel plan ; le matin elle a des conflits, le soir elle en a moins, l'après-midi encore moins, etc. Peu à peu elle se rend compte qu?elle n?est pas en conflit, mais que les conflits vivent en elle. Peu à peu elle sera disponible à ces éléments conflictuels. Cela vient par mimétisme, dès lors que nous sommes disponibles à notre propre complexité.
    Avoir l'arrogance de vouloir aider quelqu'un est une forme de fascisme. C'est un manque de claire vision. Aider à quoi ? Est-ce que je sais vraiment ce qui est juste, beau, vrai ? Est-ce que je vis vraiment dans la joie, dans la plénitude, pour pouvoir dire à quelqu'un comment il doit être, vivre, penser ? Vient un moment où je n'ai plus ce fantasme. Le conflit de l'autre me renvoie à mon propre conflit. Je suis comme lui. Peut-être est-il un peu plus en crise en ce moment, mais je connais tous les éléments de folie, de limite, de difficulté qu'il expérimente. Quand je les trouve chez l'autre, je me rends disponible à ma réaction à ces éléments et je m?aperçois que j'ai les mêmes problèmes. Je suis disponible à mes problèmes, je ne me prétends pas sans problèmes. Mes problèmes ne sont pas problématiques, ils sont ce qu'ils sont.
    Cette attitude va aider l'entourage, dans la mesure du possible. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas parfois donner une paire de gifles, administrer un tranquillisant, emmener chez un psychologue, tenir la main, embrasser. C'est fonctionnel ; il n'y a ni stratégie ni réflexion à avoir. Embrasser quelqu'un, lui tenir la main, lui passer la main dans le cou, être dur, être tendre, le gifler, le conseiller ou le masser n'est pas une stratégie ; c'est un ressenti spontané -- rien à réfléchir. Parfois il faut être très tendre, parfois très froid. Quand on est froid, on n'est pas méchant ; quand on est tendre, on n'est pas gentil. La même chose s?exprime, ce sont les situations qui varient. Et ce n'est valable que dans l'instant.
    Quand quelque chose me touche, quand ce qui arrive à ma famille me touche, c'est qu'il y a encore en moi une forme de prétention. Je prétends savoir que cette situation est mauvaise et qu'il faut l'équilibrer. J'accepte pleinement ma prétention ; je ne prétends pas être sans prétention. Tout ce qui me touche dans la vie souligne mes propres infirmités, mes propres prétentions. C'est donc une chance d'être touché par son entourage. Cela indique que l'on a à grandir, à mûrir -- et l'entourage est là pour nous y aider. Quand une situation semble m'agresser, la première chose à faire est de la remercier, parce qu'elle est ce qui va m?aider à mûrir. Si je me sens agressé par la détresse de quelqu'un, c'est que j'ai encore de la détresse en moi. Cette détresse m'est révélée par la détresse de ma fille, de mon fils, de mon chien, de mon voisin, de l'Algérie. Je dis merci à la situation qui m'aide à voir cette détresse en moi. Je me rends disponible à cette détresse. La seule aide possible pour l'entourage, c'est cette disponibilité, ce « revenir à soi-même ».
    Jacques Lusseyran le dit très bien. Lorsque, lors d'interrogatoires, la Gestapo l'a malmené, il a vite vu en lui le mécanisme de critiquer, de refuser les coups qu'il recevait. Alors les coups faisaient très mal. Mais lorsqu'il cessait de commenter, lorsqu'il revenait à ce qu'il y avait d'essentiel en lui, à ce qu'il sentait de paix et de tranquillité, alors il comprenait que les coups n'étaient que des coups. Ce qui lui permettait d'intégrer l'environnement, c'était de revenir en lui-même, non d'aller à l'extérieur, dans le commentaire que l'on n'aurait pas dû le frapper, etc.
    C'est une expérience que nous pouvons tous faire. La vie est là pour nous donner des coups afin que nous découvrions ce mécanisme. Tout ce qui me touche est un cadeau destiné à m'orienter vers l'intérieur.
    Souvent je me pose la question de ce que c'est qu'aimer vraiment quelqu'un...
    C'est un concept. On ne peut pas aimer quelqu'un. C'est un fantasme. La personnalité ne peut pas aimer. Aimer, c?est ce qui est essentiel, ce n'est pas quelque chose que l'on peut faire ou non. Quand on arrête de faire, il reste l'amour. Mais aimer quelqu'un... On aime quelqu'un s'il correspond à son fantasme. La personne que vous aimez, si elle fait ceci ou cela, vous ne l'aimerez plus. Un amour qui commence et qui finit, ce n'est pas vraiment un amour. Aimer, c'est écouter, c'est être présent.
    Aimer vos enfants, c'est ne rien leur demander et tout leur donner. Un jour, ils disparaîtront, ils ne seront plus en contact avec vous. Demander à votre enfant de vous téléphoner, de vous donner des nouvelles, ce n'est pas de l'amour. L'enfant fait ce qu'il sent le besoin de faire ; on ne demande rien à un enfant. Mais aimer quelqu?un sur un plan humain, c'est un fantasme. L'ego ne peut pas aimer. Il utilise, prétend, se sécurise.
    Quand vous trouvez quelqu'un qui correspond à votre fantasme physique, psychologique, intellectuel, affectif, vous dites l'aimer profondément. Quand cette personne fait ensuite ceci ou cela, vous dites que c'est quelqu'un de détestable.
    On ne peut pas aimer quelqu'un. Ressentir une forme d'amour est profondément juste. C'est avant le fantasme du « j'aime quelqu'un ». Le sentiment d'amour est profond, essentiel. Mais, par manque de maturité, on pense aimer quelqu'un. On n'aime pas quelqu'un ; on aime tout court, parce que l'amour est sans direction. Ce que j'aime, c'est ce qui est présent devant moi. Il n'y a rien d'autre. Que pourrait-il y avoir de plus beau, de plus extraordinaire que ce qui se présente à moi dans l'instant si je n'ai pas l'idée que la beauté, la sagesse sont là-bas ?
    L'amour est ce qui est quand on arrête de prétendre aimer quelqu'un. Aimer quelqu'un, vouloir être aimé, c'est une histoire. Que veut dire être aimé ? Personne ne vous aime, personne ne vous aimera jamais, personne ne vous a jamais aimé et c'est merveilleux ainsi. Les gens ne peuvent que prétendre. Si vous correspondez à leurs critères psychologiques, physiques, affectifs, ils vous aiment quand ils vous rencontrent. Si vous correspondez à l'inverse, ils vous détestent. Et alors ? Il y a des chiens qui vous aiment, d'autres qui ne vous aiment pas. C'est biologique. Pourquoi s'occuper de ces choses-là ? Que signifie être aimé ? C'est un fantasme. Qu?est-ce que cela peut faire que quelqu?un projette sur moi quelque chose d?attirant ou de repoussant ? C'est complètement fantasmatique ! À un moment donné, vous vous rendez compte que vous n?avez pas besoin d'aimer, pas plus que d?être aimé. Que reste-t-il ? Il reste le sentiment d?amour, cette communion qu'on a entre tous les êtres et qui n'est pas directionnelle.
    Vous vous rendez compte que c'est à vous d'aimer. Ce qui vous rend heureux, c'est d?aimer. Si quelqu'un vous dit vous aimer profondément mais que vous ne l'aimez pas, cela ne vous fait rien. Par contre, quand vous aimez, cela vous rend heureux. Les choses étaient vues à l'envers : c'est à moi d'aimer. Quand j'aime mon corps, mon psychisme, mon environnement, il y a tranquillité. Mais vouloir être aimé est un concept.
    Quand vous aimez, vous n'aimez pas quelqu'un, vous aimez tout court. La personne avec laquelle vous vivez, couchez ou allez au cinéma, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas coucher avec tout le monde, habiter avec tout le monde. Une sélection organique se fait. Mais l'amour ne se situe pas là. Ce n'est pas parce que vous couchez avec un homme que vous l'aimez plus qu'un autre avec qui vous ne couchez pas ! Ce n'est pas parce que vous vivez avec une femme que vous l'aimez plus qu?une autre avec qui vous ne vivez pas. C'est fonctionnel. Il y a des gens que l?on aime profondément et l'on ne vit pas avec eux, on ne couche pas avec eux. Les circonstances ne sont pas là. Je n?ai pas besoin d?aimer quelqu?un pour vivre avec lui, coucher avec lui, partir en voyage avec lui. Cela se passe à un autre niveau. Mais aimer quelqu'un, tôt ou tard vous verrez que cela ne veut rien dire. C'est comme se prendre pour quoi que ce soit, se prendre pour un Français, par exemple ; c'est une image.
    Je peux être stimulé par quelqu'un. Lorsque mon corps passe à trente mètres de tel autre corps, une forme d'intensité se manifeste, et à dix mètres c'est encore plus intense, et dès que l'on s'effleure c'est comme une folie qui vient : son odeur, la forme de son corps, le son de sa voix, sa manière de bouger, sa douceur ou sa violence, sa richesse ou sa pauvreté font que je suis touché. Mais pourquoi mettre le mot « amour » là-dessus ? C'est purement chimique. Selon ce à quoi ressemblait votre père, votre grand-père, si à trois ans vous avez été battu ou caressé, vous allez aimer telle ou telle forme de corps, telle ou telle odeur, tel ou tel mouvement. Tel homme vous attire, tel autre pas du tout. Cela remonte à très, très loin. Il n'y a pas à mettre le mot « amour » là-dessus. Ce n'est que lorsque vous voyez cela que vous pouvez vivre avec quelqu'un, vous marier, avoir des enfants, tout cela sans besoin de jouer la comédie. Vous vivez fonctionnellement avec quelqu'un, avec tout le respect et l'écoute que cela implique. Mais vous n'êtes pas obligé de croire que vos enfants sont vos enfants, que vos parents sont vos parents, que votre mari est votre mari. Ils le sont aussi, bien sûr, occasionnellement.
    Aimer, c'est écouter. Vous êtes en face d'une situation, avec un homme ? Vous l?écoutez. Vous écoutez ce qu'il est, pas uniquement ce qu'il prétend être. Vous écoutez profondément, sans commentaire. Quand vous écoutez, vos enfants sont parfaits, votre mari est parfait, vos parents sont parfaits, votre corps est parfait, votre psychisme est parfait. Telle est la vision claire qui vient de l'écoute.
    Lorsque je pense que mes enfants, mon mari, mon corps doivent changer, c'est que je n'écoute pas. Je parle, j'ai une idéologie à propos de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas. C'est cela, le fascisme : vouloir que les autres soient comme je décide qu'ils devraient être. Ce fascisme psychologique n'a pas de sens.
    Aimer, c'est respecter. Je respecte mon environnement, mon enfant, mon mari, mon père, la société et toutes les violences que j'ai subies. Je respecte ce qui est là. Cela ne justifie rien, je n'ai pas à justifier. La vie n'a pas à être justifiée ; elle est ce qu?elle est. Je fais face à la réalité, non pas à ce que la réalité devrait être selon ma fantaisie intellectuelle. Le voisin est exactement comme il doit être, il ne peut pas être autrement. Quand je vois clairement comment il fonctionne, j'ai de bons rapports de voisinage. Quand mon voisin bat sa femme, je comprends profondément que sa terrible souffrance l'amène à battre sa femme. Cela ne veut pas dire que, dans certains cas, je ne vais pas appeler la police, faire une remarque ou intervenir physiquement. Cela veut dire que je sais que quand on bat sa femme on le fait par souffrance, que quand on est violent c?est que l'on se sent agressé. On peut se sentir agressé par un sourire...
    Dans une absence totale de critique, il y a une compréhension de la situation. J'appelle cela respect. Certains l'appellent amour. Mais aimer quelqu'un, quelle histoire extraordinaire ! Et être aimé, c'est encore plus merveilleux comme histoire ! Souffrir de ne pas être aimé, c'est le summum ! Voir comment on fonctionne.
    Si je donne un biscuit au chien, le chien m'aime. Si je tape sur le museau du chien, le chien ne m'aime pas. Je fais ceci, mon mari m'aime. Je couche avec son frère, mon mari ne m'aime plus. Et alors ?... Laisser les gens libres. Les gens m'aiment, les gens ne m'aiment pas, c'est merveilleux ainsi. Avoir besoin d'être aimé est une mode qui va passer. Elle est le fruit d'une époque un peu décadente.
    Avoir besoin d'être aimé est une forme de maladie très intense sur le plan somatique. C'est terrible, tout comme la jalousie. Cela détruit le système hormonal, le système cellulaire. Ce besoin d'amour est un poison. Le remède, c'est d'aimer. On ne peut qu'aimer. Quand on dit : « Je n'aime pas », on nie l'essentiel en soi-même, parce qu'il n'y a rien que l'on puisse ne pas aimer. Quand je dis ne pas aimer telle personne, je nie l'amour qui est en moi. Alors, je souffre.
    C'est merveilleux d'aimer, d'être totalement attentif à quelqu'un. Comme avec un enfant. Est-ce que l'on peut empêcher l'enfant de mourir, de se faire écraser ? Non. On aime l'enfant comme il est maintenant, à chaque instant. On ne sait pas si, l'instant d'après, il aura toujours cette forme. On est présent sans demande. Que peut-on demander à un enfant ? On fait tout ce que l?on peut, sans lendemain. C'est gratuit. Quand on vit avec un homme, c?est la même chose : vous faites tout ce que vous pouvez, sans rien demander. Là, une autonomie, une maturationse crée. Si, un jour, par la nature de la vie, il y a séparation d'avec la personne qui a vécu dix ans avec vous, d?abord vous verrez que cet amour ne vous quitte pas, et ensuite, si vous aimez profondément cette personne, il y aura une immense facilité pour vous de comprendre qu?elle a besoin de rencontrer quelqu'un d'autre et vous aussi (ou pas).
    L'amour, c'est la plasticité. Aucune demande possible. Plus vous vous familiarisez avec l'attitude de tout donner et de ne rien demander, plus vos relations affectives deviennent simples, faciles, harmonieuses. Dès l'instant où vous demandez la moindre chose, vous rencontrez l'amertume, la déception, les regrets, l'hésitation, l'agitation, le conflit.
    Cela se transpose à tous les niveaux. Tant que j?attends la moindre chose de mon corps, je serai déçu. Jusqu?au moment où je me rends compte que, au contraire, c?est moi qui dois donner, aimer. J'aime donc mon corps comme il est, avec ses maladies, ses limites, ses faiblesses, ses accidents. S'il est ainsi, c'est qu'il y a de très bonnes raisons. Il n'y a pas de hasard ? ce qui ne veut pas dire que cela ne changera pas. Je me rends disponible pour que mon corps puisse s'exprimer, dans la santé comme dans la maladie. Mais si je demande quelque chose à mon corps,si je veux utiliser mon corps, c'est encore la dictature, la volonté d'imposer la santé, le sport, un régime alimentaire, etc. C'est une forme de violence.
    J'écoute mon corps, qui transmet ce dont il a besoin. Tout ce que j'ai à faire, c'est d'être disponible. Chaque fois que mon corps a une faiblesse, je comprends que c'est un cadeau qui me permet d'en découvrir une qui est autrement plus importante : celle de croire que mon corps doit être sans faiblesse. C'est cela, la faiblesse. Quand je fais face clairement à cela, à un moment donné la faiblesse du corps reste ce qu'elle est : simple faiblesse du corps ; je ne me sens pas faible parce que mon corps est faible. Mais si la faiblesse du corps fait que je me sens faible, c'est à ma faiblesse psychologique que j'ai besoin de faire face. La faiblesse de mon corps m'aide à m?interroger.
    Ce qui me touche est ce qui me mûrit. Le fantasme de l'amour est une chose très ponctuelle dans la vie humaine. Cela ne dure qu?un moment, au milieu de la vie, pendant cette période où l'on entretient des voitures de course rouges. Un enfant de dix ans n'a pas ce fantasme ; il est très heureux sans être amoureux. À vingt-cinq ans, il se dit que, s'il n'est pas amoureux, la vie n'a pas d'intérêt ! Plus tard, à quatre-vingt-quinze ans, il n'a plus du tout envie que quelqu'un lui saute dessus pour le tripoter et il est très heureux quand même.
    L'amour tel qu'on l'entend habituellement est une absence d'amitié. C'est un troc, un échange, du business. Tu me donnes ceci, je fais cela. Je ne couche pas avec la voisine, tu ne couches pas avec le voisin ; nous sommes fidèles. L'amitié, c'est être disponible à tout ce qui est possible. On n'est pas obligé de savoir si l'on est l'amant, le mari, l'ami, le père, l'enfant. Il y a un tas de rôles humainement possibles. À un moment donné, on ne se situe plus en fonction de ces rôles. Tout est souple. Si on rencontre quelqu'un, on n'a pas de rôle. Le rôle se crée dans l'instant et il s'efface dans l'instant.
    Il faut trouver une créativité dans les relations humaines. Il n'y a pas une seule alternative -- faire l'amour ou ne pas faire l'amour -- il y a de multiples possibilités de rencontres humaines physiques, mentales, psychologiques. S'ouvrir à toutes ces couches, corporellement. Il n'y a pas que la tendresse ou la violence. Il y a toute une palette d?émotions. Par peur, par besoin de savoir quelque chose sur soi-même, on ne connaît généralement que l'un ou l'autre... et on néglige tout ce qui est au milieu.
    C'est facile, les relations humaines, très facile. Il suffit d'aimer ce que l'on rencontre. Aimer, c'est donner la liberté. Là où il ne peut pas y avoir de conflit psychologique, on ne peut pas se fâcher. Des gens se fâchent avec vous ? Vous respectez cela. À un certain moment, on ne peut plus être fâché.
    Il y a des souffrances inévitables, des souffrances physiques : quand on est torturé, quand on a certains accidents terribles. Mais la souffrance psychologique -- souffrir parce que ma femme fait ceci, parce que mon mari fait cela, parce que telle personne est morte -- est une chose inutile. On a déjà suffisamment de souffrances inévitables à affronter pour réserver notre capacité de souffrance à ces moments-là. Souffrir parce qu'on n'est pas aimé, de cela au moins on peut se passer. Cela ne nie pas l'intensité des rapports humains, au contraire. C'est le fantasme d'aimer qui rend mièvres les rapports humains.
    On peut très bien vivre toute une vie avec quelqu'un dans un profond amour. Dans ce cas, ce n'est pas un fantasme d'aimer, c'est une résonance qui est là. Si vous n'avez pas l'idée d'aimer quelqu'un, vous n'avez pas non plus besoin de changer de mari tous les dix ans. Vous savez très bien qu'avec un autre ce sera pareil ; on rencontre uniquement sa propre problématique. On peut passer toute une vie dans un rapport merveilleux, on peut passer toute une vie à approfondir ce rapport ; c'est un rapport sans demande, un rapport d'amour, dans le sens où l'on aime profondément ce qui est là. Autrement, il y a toujours déception. On est déçu, amer. On a la lèvre supérieure légèrement rétractée, symptôme physiologique des gens amers. On s'énerve facilement, on sursaute avec le téléphone, on est acariâtre parce que l'on est déçu sans le savoir, parce que l'on a demandé quelque chose qui n'existait pas. Cette prise de conscience nous libère de toute demande. Que reste-t-il alors ? Il reste l'amour, le non-besoin.

  • De l'abandon

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    Dans le silence de l’intimité
    Nos réunions ne se situent pas dans un contexte de spiritualité, d'enseignement, de compréhension, car tous ces éléments participent des voies progressives. Les événements de la vie sont la voie, laquelle apparaît et disparaît dans le même instant. Il n’y a aucune place pour un accomplissement, pour une appropriation. Dans la mesure où elle n’attend aucune réponse informative, toute question est bienvenue. Est-il possible de discerner les moments propices pour changer une situation, quand on pense pouvoir l’améliorer, ou faut-il laisser faire, laisser venir sans agir. Peut-on travailler là-dessus pour sentir ça ? Vous pouvez vous rendre compte qu'agir ou vous rendre disponible à la situation n’est pas de votre ressort. Parfois vous aurez la capacité d'écouter une situation : vous vous trouverez alors libre d'agir ou non, la situation sera l'action. D'autres fois vous ne pourrez que constater votre manque d'écoute, le commentaire idéologique que vous surimposez à la situation : vous prétendez savoir ce qui est mieux, cette prétention est une action. Vous ne pouvez pas décider de réagir ou d'écouter. La vie ne vous accorde pas semblable liberté. Constatez les moments d'écoute comme les moments de réaction. Il n'y a pas une autonomie personnelle qui nous ferait agir ou ne pas agir : ça, c’est un conte de fées. Je suis interpellé par un mot que vous avez prononcé plus tôt : « non-accomplissement. » Pourrait-on dire que l'on peut passer sa vie à réussir à échouer et que cela serait aussi une voie d'accomplissement… parce que ce non-accomplissement laisse un goût amer et amène à se poser beaucoup de questions sur le sens de sa vie ? Vous pouvez passer votre vie à vous imaginer réussir ou rater. Mais vous ne pouvez rien rater ni réussir : c'est une idéologie. Un jour vous serez las d'imaginer. À cet instant, vos réussites et vos échecs imaginaires, vos fantasmes de réussites et d’échecs futurs s’élimineront aussi. Voilà l’accomplissement, il n'y en a pas d'autre. C'est cela qu'il faut laisser s'installer en nous. Pas de place pour un regret, un espoir ou une amertume : tout cela est une forme d'agitation. Restez tranquille, clair. La vie se déroule en vous, vous n'êtes pas dans la vie. S'il n'y a pas d'accomplissement, il n'y a pas d'évolution non plus ? Il n'y a pas d'évolution psychologique. Le vieillard n'est pas plus que l'enfant : c'est une autre expression de la vie. Il n'est pas moins non plus lorsqu'il perd sa force, son intelligence, sa mémoire et sa santé. Quand le vieillard perd pied, qu’il perd la mémoire, il est moins conscient, non ? Conscience relative, car il n'était pas conscient. Il s'est imaginé réussir et rater des choses – ce qui est de l'inconscience. Il s'est imaginé avoir un nom, décider de ses actes… Il s'est imaginé toute sa vie. Ce n'est pas parce qu'il oublie cet imaginaire qu'il y a un moins. Il retrouve quelque chose d’essentiel, sans mémoire, sans appropriation. Il est bon d’observer combien la vue d’un vieillard qui devient sénile nous percute. Pourquoi est-ce si difficile ? Qu'est-ce qui m’effraie ? Je suis remis en question. Je m'aperçois que je vais être comme ça et que je ne vais plus pouvoir prétendre – prétendre ma réussite, mes échecs. Je vais être obligé d'abdiquer ma chère vie, ma chère identification à moi-même. C'est cela qui m’est pénible. Laissons le vieillard tranquille de nos projections, de nos peurs. Le vieillard va très bien : c'est nous qui avons peur. Un saumon en fin de vie n'est pas moins que dans sa splendeur. La dégénérescence, sur un certain plan, fait partie de notre processus biologique. Il y a autant de beauté dans quelqu'un qui meurt que dans quelqu'un qui naît. S'il n'y a pas d'accomplissement, à quoi me sert ma conscience ? La conscience ne vous sert à rien. Ce n'est pas un objet destiné à vous stimuler psychologiquement. Ce n'est pas une voiture rouge, un mari ou un chien. Elle n'est pas là pour servir : elle est votre émotion fondamentale, elle vous pousse à vous chercher constamment à travers les situations. « Conscience » : ce mot est mal compris. En Orient on parle de « conscience sans objet ». Il n'y a pas à « être conscient ». La conscience des gens qui veulent mourir « consciemment » n'a aucune importance. Ce qui se réalise à l’instant de la mort est d’un tout autre ordre. Mourir consciemment dépend de la capacité fonctionnelle de votre cerveau. Si vous recevez un coup de matraque sur le crâne, vous ne mourrez pas consciemment et il ne vous manquera rien. La conscience de quelque chose est une conscience fonctionnelle. C'est comme une jambe pour marcher. Cette conscience-là n'a aucune substance, c'est une fonction. La Conscience, c'est autre chose. Si j'arrive à être en accord avec la conscience, puis-je atteindre l'essence ? Essayez un instant d'être en désaccord avec votre conscience… Que pourriez-vous être d’autre que votre conscience ? Vous n'êtes pas un zèbre rouge situé à l'extérieur de la conscience, pour vous mettre en accord avec elle. Cette conscience, c'est vous-même quand vous arrêtez de chercher quoi que ce soit, quand vous cessez de prétendre avoir le pouvoir d’être en accord ou en désaccord. Dans votre silence, entre deux pensées, deux perceptions, dans le sommeil profond et dans tous les temps – parce que le temps apparaît dans la conscience -, votre vie est en accord parfait avec la conscience. Supprimez tout commentaire idéologique sur votre vie. Votre savoir sur la vie vous empêche de voir combien elle est parfaite. Il n'y a rien à y changer. Votre vie change, c'est la vie. Vous n'avez pas à vous mettre en accord avec quoi que ce soit. Sinon vous allez toujours vous sentir en désaccord. Vouloir être en accord est une peur. Peur de quoi ? La cause de la peur est imaginaire. À un moment donné on cesse de trembler. Ce qui se présente est l'accord. Quand je ne le qualifie plus de positif ou de négatif, de réussite ou d'échec, ce qui se présente n'est autre que moi-même, que ma résonance : là, il y a accord véritable. Ce n'est pas un accord d'un sujet vers un objet, c'est un accord d'unité, sans séparation. Un accord avec votre corps lorsqu'il souffre ou fonctionne, avec la vie dans ce qu'elle vous offre. Sans demande d'accomplir, de recevoir quoi que ce soit. C'est extraordinaire d'écouter. Cela transcende ce que l'on écoute. L'accord profond de la vie consiste à écouter. Être un instant sans demande, sans attente, est la chose la plus simple qui soit. Cela vous lie avec tous les êtres, tous les mondes. Là, il y a symbiose. Si vous essayez de vous mettre en accord avec quoi que ce soit, vous vous mettez en accord avec une idéologie : si vous êtes musulmane vous vous mettez en accord avec la charia ou votre tarika, si vous êtes bouddhiste vous vous mettez en accord avec le Sangha ou le dharma ; avec vos concepts si vous êtes athée, etc. Cet accord-là a peu de valeur. Il faut se mettre en accord avec ce qui se présente dans l'instant. Mais cela, vous ne pouvez pas le faire. C'est une grâce qui vous appelle et que vous refusez à chaque instant parce que vous voulez être en accord avec l'instant d'après… Voir le mécanisme. L'émotion qui surgit en moi, c'est avec elle que je dois être en accord. Il n'y a rien d'autre. Que nous soyons nous-même sans attente oui, mais les sollicitations venant de l'extérieur ? Il faut les aimer. C'est normal que votre chien attende son repas, que votre amant, votre mari, votre enfant, votre père, votre patron, votre employé attendent quelque chose. Mais vous allez vous rendre compte que vous n'êtes pas là pour répondre aux attentes des autres. Vous êtes là, éventuellement, pour stimuler la non-attente dans votre entourage. Parfois votre environnement sera satisfait, parfois il sera déçu : il faut respecter ça, il a besoin des deux. Votre enfant a besoin que vous le combliez et que vous le déceviez ; sa maturité dépend des deux, du oui et du non. Votre ami a besoin de la même chose, votre dromadaire aussi. Aucune culpabilité à avoir. Vous n'êtes pas là pour répondre aux attentes de votre voisin. Il y a toujours un voisin qui vous trouvera trop grande, un autre qui vous trouvera trop petite. Respectez chacun. Pour certains vous paraîtrez sympathique, pour d'autres antipathique : tous ont raison ; selon leur état affectif, ils vous voient d'une manière ou d’une autre. À un moment donné, vous ne vous nourrissez plus de la projection de votre voisin. Vous le respectez dans sa haine comme dans son amour. C'est une projection, il ne parle qu'à lui-même. Vous n’êtes pas concerné. Vous comprenez intimement pourquoi, quand il vous voit, il éprouve une telle haine et a envie de vous étrangler ou un tel amour et a envie de vous sauter dessus. Il ne peut pas faire autrement. C'est comme les chiens qui veulent vous mordre ou vous lécher. Vous n'êtes pas là pour enseigner au chien qui veut vous mordre qu'il n’a pas à le faire, ni à expliquer à celui qui vous lèche qu'il projette une sécurité sur vous et qu'il ferait mieux de la trouver en lui-même. Vous respectez le chien qui voit cette sécurité en vous et vous lèche comme celui qui veut vous égorger. Vous agissez en fonction de la situation. Par respect. Si vous n'avez pas de problème envers vous-même, vous n’en aurez aucun envers la société. La société est claire, parfaite… sauf lorsque l’on vit dans l'attente, dans l'intention. Là, il y a conflit. Tant que l’on veut que l’environnement soit différent, l’insatisfaction demeure. Que mon mari devienne exactement ce que je désire de lui, le lendemain autre chose manquera quand même… Ce que je demande à mon mari, à mon chameau c'est moi-même. Cela, aucun chameau ne peut me le donner. Dans l’instant où je n’attends plus rien de quoi que ce soit, y compris de moi-même, je réalise qu'écouter est ma sécurité, ma jouissance, ma satisfaction. Je n’ai plus besoin que l'on m’écoute, que l’on m’aime ou me déteste ; je comprends, je respecte la façon dont le monde me voit – il a ses raisons. L'environnement ne crée aucun heurt psychologique. S’il suscite en moi la moindre difficulté, c'est que je porte une forme de jugement : je reviens vers moi-même. Au lieu de vivre la réalité, je pense que l'environnement devrait être différent. L'environnement est ce qu’il est. N’être pas d'accord avec la réalité c'est avoir un problème : non avec elle, avec soi. Regarder clairement en soi. S’apercevoir que son mari, son patron, son chien ne peuvent faire autrement que de sentir ce qu'ils ressentent, d’agir comme ils agissent. Dans ce respect, cet amour de la réalité, je réintègre la disponibilité. Croyez-vous que des parents puissent accepter la réalité lorsqu’ils ont un fils qui fume trop de haschisch et qui s'abîme la santé d'une façon ou d'une autre ? Ces parents sont-ils violents lorsqu'ils tentent une action pour essayer de changer la situation ? Selon votre passé, vos parents, l'époque où vous êtes né, les milieux que vous avez fréquentés, vous avez développé la conviction sans faille que le haschisch est dramatique ou anodin. Ce préjugé, vous ne pouvez vous empêcher de le mettre en acte. Vous n’avez aucun choix là-dedans, il faut l’accepter. Ici, on ne suggère pas d’abonder dans un sens ou dans l'autre, mais de voir que votre projection sur le haschisch ou sur quoi que ce soit d’autre dépend de votre niveau culturel, intellectuel ou autre. Vous avez lu les journaux, expérimenté, rencontré, étudié ; vous avez adopté certains points de vue ; en fonction de cela vous agissez. Accepter veut dire écouter. Écouter veut dire ne rien savoir. Si vous réalisez cette écoute dont on parle ici, vous vous libérez dans l’instant de tout ce que vous savez sur le haschisch et sur votre fils. Dans cette absence de jugement, que reste-t-il ? La non-séparation. Cette émotion, vous la partagez avec l’enfant. Là, vous allez trouver l'expression appropriée. Ce que vous allez dire à votre fils ne compte pas : l’important c’est la manière, le moment où vous le lui direz. Si vous lui parlez à un moment inapproprié, vous provoquerez l'inverse de l’effet escompté. Le moment de la prise d'un médicament importe autant que le médicament. Selon l'heure, le même dosage aura un effet 30, 50 ou 80 % moindre, il pourra même être contre-indiqué : notre Occident arriéré commence à découvrir ça... Il en va de même pour ce que vous dites à quelqu’un. Dans votre écoute, vous sentez le jour, l'instant, la manière de parler à votre fils. Vous ne chercherez pas à le convaincre de faire ce que vous pensez, mais à toucher en lui un espace de résonance dans lequel il pourra écouter ce que vous dites, et dans lequel ce qu'il écoute va le toucher, effectivement. Ensuite, selon sa maturité, selon qu'il est intelligent ou stupide, selon toute sa vie, il pourra résonner de ce que vous lui avez transmis. Parce que vous avez transmis une écoute, une invitation à regarder la situation. Mais si vous voulez transmettre des informations, vous resterez dans un domaine très limité. Vous lui direz que vous avez lu cinq livres prouvant que le haschisch est mauvais : s’il n'est pas idiot, il vous en amenera dix démontrant qu'il n'est pas toxique. Aucun approfondissement n’est possible de cette manière… Avec un enfant, la seule chose à faire est de l'amener à écouter la situation. Comment se sent-il quand il prend du haschisch ? Psychologiquement ? Physiquement ? Comment ressent-il son environnement ?… Clairement, l'amener à voir ce que cela implique. Moins vous lui transmettrez de connaissances, plus il va pouvoir écouter, approfondir et discerner ses propres conclusions. Si vous lui dites : « je t'interdis d'en prendre », il le prendra ailleurs. Il faut lui permettre de comprendre, d’écouter, de regarder comment il se sent dans telle ou telle circonstance. Cela exige de vous l’humilité de ne rien savoir. Écoutez-le, écoutez sa détresse, sa joie. Arrêter telle ou telle chose soit-disant nocive ne sert à rien. L’enfant arrêtera le haschisch et boira de l'alcool ; il supprimera l’alcool mais fréquentera des prostituées ; etc. Le problème n'est pas là. Le problème est d'amener la personne, selon sa capacité, à regarder clairement. Ainsi est évité le conflit des générations qui apparaît lorsque les parents, prétendent savoir. L’enfant peut alors répliquer : « votre vie est-elle si réussie, êtes-vous si totalement heureux, pour prétendre m'enseigner ? » Vous allez vite vous trouver à court d'arguments. Donc, plutôt que de transmettre des informations de seconde main, mieux vaut explorer le sujet avec lui. Lui faire part humblement de vos peurs demande une grande écoute, une grande humilité. Mais ce sont vos peurs, pas forcément les siennes : l'enfant peut entendre vos peurs. Mais si vous lui dites « tu dois avoir peur » il rigole, car quand il se roule un joint il n'a pas peur. Si vous lui dites « j'ai peur lorsque je te vois fumer », c'est déjà plus sincère : il peut l'entendre. Mais si vous lui dites « si tu fais cela, il va t'arriver des problèmes » : il l'a déjà fait et il le lui est rien arrivé ; ce discours n'a aucune portée. Donc, vous parlez de vos peurs, pas des siennes. Vous parlez de ce qui vous est difficile, pas de ce qui lui est difficile – cela, vous ne le connaissez pas. Dans votre honnêteté, il va trouver la sienne, et il vous confiera peut-être certaines choses qui l'amènent à fumer ou à avoir ces comportements qui vous inquiètent. Tout cela vient de l'écoute, du non-savoir. Les religions transmettent toutes un savoir… On constate le résultat ! Toute guerre vient de la prétention de savoir ce qui est juste. Dans un espace d’humilité, pas de conflit possible. Cela est vrai sur le plan géopolitique comme sur le plan individuel.

  • Corps de vibration corps de silence

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    A l’écoute de l’enseignement de Jean Klein depuis les années soixante-dix, Eric Baret partage son exploration dans des recueils d’entretiens et des rencontres informelles.

    Le shivaïsme tantrique cachemirien propose une extraordinaire approche du corps et du souffle. Tout n’y est que transparence, légèreté et liberté. Bien loin du volontarisme corporel appelé en Occident  « yoga », les âsanas et les prânâyâmas deviennent créativité, vacuité la plus concrète. Ni exotisme ni distraction, la force de cette vision se révèle sans limite : tous les aspects de notre existence en sont irradiés. De l’approche de la beauté à la sexualité, de l’alimentation à l’exploration du corps subtil, cette tradition de lumière dévoile, pour la première fois en français, l’essence d’un art longtemps réservé à l’enseignement oral, rahasya-sampradâya.


  • Corps de silence

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    La joie, l'absolu sont à reconnaître ici et maintenant. Cette révélation est l'essence même du tantrisme cachemirien. Sa mise en pratique est l'objet de la tradition telle que transmise par Jean Klein à partir des années soixante. Ce livre souligne les bases shivaïtes de cet enseignement, ainsi que ses échos dans l'islam d'Ibn Arabi et la mystique rhénane. Tout en gardant son ancrage dans la tradition, cette résonance s'actualise dans tous les aspects de la vie quotidienne. Elle en souligne la beauté et la liberté inhérentes : tout est prétexte à cette reconnaissance. L'abondance iconographique renvoie directement à cette même révélation où expérience esthétique et compréhension métaphysique vibrent d'un même silence.

  • Song of the Ultimate

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    Capture d’écran 2013-05-05 à 07.42.00


    Shankaracharya et Abhinavagupta se dressent comme deux étoiles aussi brillantes dans le firmament de l'Inde. Reconnu dans leur propre vie aussi pleine incarnations de Shiva lui-même, ces enseignants, à travers leurs écrits et leur lignée classique, restent radieux présent dans le cœur de beaucoup.
    Dans leurs commentaires sur les textes classiques, ainsi que leurs propres traités, impressionnent par leur qualité intrinsèque, c'est dans les cantiques que leur immersion totale dans la réalité ultime trouve son expression la plus frappante, le parfum de l'expérience intime les imprègne librement.
    Ces hymnes peuvent être abordées de plusieurs façons. Les amoureux de la métaphysique et la philosophie peuvent admirer la subtilité de la non-double approche. Les admirateurs de yoga classique peuvent être étonnés par la concision et la clarté de la formulation de ce qui est difficile à formuler: les secrets les plus cachés de yoga se trouvent là-bas. Mais seuls les poètes, voyants dans le sens ancien du terme, ceux qui vivent dans la non-référence, libres de prévision, auront la liberté intérieure de laisser ces hymnes spirale ascendante, en pleine expansion, à disparaître dans leur ouverture. Eux seuls seront vraiment soutenus par leur flux magique.

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